Face à tout ça, il faut arrêter de chercher une solution magique.
Il n’y a pas de bouton “anti-mensonge”.
Il n’y a pas d’IA qui corrigera l’IA.
Il n’y a pas de régulation capable de compenser un cerveau désarmé.
La seule réponse durable s’appelle l’éducation.
Et pas l’éducation comme slogan creux ou vœu pieux.
L’éducation comme entraînement du cerveau à l’effort, à la nuance, au doute fertile.
L’éducation comme apprentissage du temps long, exactement l’inverse de ce que favorisent les plateformes, les flux continus et les réponses instantanées.
Lire, ce n’est pas consommer de l’information.
Lire, c’est mettre le cerveau en tension active.
La lecture oblige à :
- ralentir,
- contextualiser,
- faire des liens,
- tolérer l’ambiguïté,
- accepter de ne pas comprendre immédiatement.
Elle force le cerveau à distinguer le fait de l’interprétation, l’argument de l’émotion, le raisonnement de la séduction rhétorique.
C’est un état d’éveil cognitif. Un muscle.
Et comme tout muscle, il s’atrophie si on ne l’utilise plus.
Le support humain est tout aussi crucial : enseignants, formateurs, mentors, journalistes sérieux, vulgarisateurs exigeants. Pas des “influenceurs”. Des passeurs de méthode, pas de croyance.
Car le discernement ne se transmet pas par des règles figées.
Il se cultive par l’exemple, par la confrontation d’idées, par le désaccord argumenté, par l’apprentissage du “je ne sais pas encore”.
Toujours poser la question que le pouvoir déteste
Il existe une question simple, ancienne, universelle, que l’on devrait se tatouer mentalement :
À qui profite le crime ?
À qui profite :
- la crédulité ?
- la paresse intellectuelle ?
- la confusion entre opinion et fait ?
- la saturation émotionnelle ?
- le réflexe de croire plutôt que de vérifier ?
Certainement pas au citoyen.
Certainement pas à l’individu libre.
Certainement pas à celui qui doute intelligemment.
Ce manque d’éducation critique ne sert que les puissants.
Ceux qui vivent de l’asymétrie d’information.
Ceux qui veulent conserver leur ascendant, leur pouvoir, leur contrôle; fusse-t-il soit religieux, politique, économique ou technologique.
Un peuple qui ne distingue plus le vrai du vraisemblable est un peuple gouvernable à bas coût.
Un consommateur qui ne questionne plus est un client idéal.
Un utilisateur qui délègue sa pensée est une ressource exploitable.
L’erreur originelle : avoir réduit l’éducation à un simple outil économique
Il faut avoir l’honnêteté de le dire clairement, sans se défausser sur “le système” ou “l’époque” : c’est notre faute.
Nos parents, puis nous, avons progressivement inoculé à nos enfants une idée profondément toxique : l’éducation ne servirait qu’à trouver un emploi et, si possible, à gagner beaucoup d’argent. Comme si le savoir n’avait de valeur qu’une fois converti en salaire. Comme si apprendre était une étape utilitaire, et non une fin en soi.
Or l’éducation n’a jamais été conçue pour cela.
Elle n’est pas née pour alimenter des marchés du travail. Elle est née pour former des esprits.
L’éducation sert à développer l’intelligence critique, à structurer la pensée, à nourrir l’estime de soi par la connaissance, à donner confiance dans ce que l’être humain sait, comprend et peut démontrer. Elle sert à armer l’individu face au doute, à la manipulation, à l’arbitraire. Elle sert à transformer la croyance en savoir, et la soumission en lucidité.
Et cela, précisément, entre en contradiction frontale avec les intérêts de toutes les puissances qui cherchent à conserver ou à accroître leur contrôle. Un esprit cultivé, sûr de sa capacité à raisonner, est difficile à gouverner par la peur, le flou ou la promesse vide. Le savoir libère. La croyance asservit.
Cette opposition n’est pas nouvelle. C’est une guerre intellectuelle ancienne. Les libertins du XVIIIᵉ siècle l’avaient déjà comprise lorsqu’ils ont osé défier la morale imposée, l’autorité religieuse et les dogmes intouchables. Les humanistes du Siècle des Lumières l’ont ensuite prolongée avec une radicalité assumée : la raison contre la superstition, l’examen contre l’obéissance, la connaissance contre la foi aveugle.
L’Encyclopédie, dirigée par Denis Diderot (avec d’Alembert), n’était pas un livre parmi d’autres. C’était un acte politique. Une tentative radicale de rendre le savoir accessible, vérifiable, partageable. Une arme contre l’arbitraire et l’obscurantisme. Le projet encyclopédique n’était pas de former des employés performants, mais des citoyens éclairés. Des femmes et des hommes capables de comprendre le monde pour ne plus le subir.
Mais il serait absurde aujourd’hui d’en faire un objet de vénération figé. Ce dont notre société a besoin, ce n’est pas de relire « religieusement » l’Encyclopédie du XVIIIᵉ siècle, mais d’en incarner l’esprit dans une version moderne, vivante, collective, continuellement amendable.
Et cette version existe déjà, et elle est libre (Pour combien de temps encore…), imparfaite mais essentielle : Wikipedia.
Wikipedia n’est pas un simple site web. C’est un héritier direct du projet encyclopédique des Lumières: un savoir ouvert, discuté, sourcé, corrigé en permanence. Un lieu où le désaccord est documenté plutôt que censuré. Où l’autorité ne vient pas du statut, mais des références.
C’est précisément pour cela qu’elle dérange.
C’est pourquoi chaque attaque contre les lieux de savoir libre devrait nous alerter. Quand un autocrate technologique comme Elon Musk s’en prend à Wikipedia, ce n’est jamais anodin. Cela devrait déclencher la même alarme morale que lorsque, autrefois, on brûlait des livres ou censurait des philosophes. Les cibles changent. Le réflexe demeure.
Et il y a là une ironie vertigineuse : au moment même où certains poursuivent le fantasme d’une machine consciente, d’une intelligence artificielle globale, nous semblons oublier de cultiver notre propre conscience. Comme si nous cherchions à déléguer à la technique ce que nous négligeons de développer en nous-mêmes.
La question n’est donc pas seulement technologique. Elle est profondément humaine.
Avant de vouloir créer une intelligence consciente, peut-être devrions-nous nous assurer de ne pas avoir renoncé à la nôtre.
Conclusion sans anesthésie
L’IA générative n’est ni le mal absolu ni la solution ultime.
Elle est un révélateur brutal.
Elle révèle :
- notre fatigue cognitive,
- notre addiction à la facilité,
- notre abandon progressif de l’effort critique.
La vérité n’a jamais été confortable.
Elle demande du temps, de l’attention, de la méthode.
Et aujourd’hui, elle demande surtout du courage intellectuel.
Courage de lire.
Courage de douter.
Courage de vérifier.
Courage de dire “je ne sais pas” plutôt que d’avaler une réponse bien formulée.
L’esprit critique n’est plus un luxe culturel.
C’est une compétence de survie.
Et personne, ni une religion, ni une marque, ni une IA, ne la développera à ta place.

























