Lors de mon récent voyage en France, j’ai eu l’occasion de longues conversations avec ma mère. Bientôt 90 ans. Je lui demandais simplement de me reconnecter avec le passé en l’écoutant me raconter sa vie, sa réalité quand elle était plus jeune. On parle ici d’il y a seulement 70 ans. Le vertige m’a pris. Je voyais se dessiner sous ses mots des fossés invisibles, creusés par nos choix, nos modèles de vie, nos désirs consuméristes. Ou elle parlait d’une simple orange, je voyais un sapin coupé scintillant de guirlandes, persuadé que c’était là la beauté de Noël.
J’avais perdu le sens du réel: Perdu ma liberté.
Et si ce que nous appelons liberté n’était pas ce que nous pensons?
Liberté: mot simple, sens complexe
À première vue, la liberté, c’est la capacité d’agir selon sa volonté. Parler, choisir, penser, entreprendre, sans contrainte étrangère. Cette définition minimale, que l’on retrouve dans beaucoup de discussions philosophiques et sociales, pointe vers une liberté négative: absence de contraintes sociales ou politiques.
Mais même dans la rue, autour du globe, quand on demande à des personnes ce que la liberté signifie pour elles, la réponse change. Pour certains, c’est simplement choisir sa destinée. Pour d’autres, c’est pouvoir échouer et apprendre de ses erreurs. Pour beaucoup, la liberté, c’est faire ses propres choix, quel qu’en soit le prix.
Jean-Jacques Rousseau, a soi-disant déclaré que la société n’est libre que lorsqu’elle permet à chacun d’être libre. Cette liberté ne vient pas de la société, mais à travers elle: une coordination des libertés individuelles en une liberté collective.
Liberté n’est donc pas seulement un mot abstrait dans un article de loi ou un slogan de révolution. C’est le vrai travail de se donner soi-même la capacité de choisir.
Quand liberté devient expérience — podcast TEDx
Dans une conférence TEDxAsheville, Adam Baker raconte une transformation profonde: « Sell your crap, pay your debt, do what you love. » C’est abrupt, presque brutal, et pourtant étrangement poétique dans sa simplicité.
Adam avait une vie ordinaire: un job, des dettes, des possessions. Puis il s’est arrêté, a observé sa propre vie et a compris que le système dont nous sommes victimes n’est pas extérieur — il est intérieur. Nous achetons, nous amortissons, nous travaillons pour financer des choses qui nous éloignent de ce que nous aimons vraiment faire. Man vs Debt
Ce qu’il a fait n’est pas spectaculaire: il a vendu ses possessions. Il a remboursé ses dettes. Il s’est libéré des chaînes invisibles de la consommation et de l’endettement. Et il a poursuivi ce qu’il aimait réellement — non pas ce qui l’achetaient.
Ce chemin-là, c’est ce que Roger Scruton appelait un jour “le luxe de l’indépendance”: ce n’est pas de posséder beaucoup, mais de ne pas être possédé par ce que l’on possède.
Liberté contre consumérisme: la techno du choix
Alors, pourquoi ce sujet sur un blog technologique? Parce que la technologie n’est pas neutre: elle est façonnée par les mêmes valeurs culturelles qui influent sur notre rapport à la liberté.
Nos gadgets, nos plateformes, nos données, nos abonnements. Tout cela repose sur un modèle économique qui encourage l’accumulation et la consommation continue:
Plus d’applications, plus d’abonnements, plus de stockage, plus de renouvellement.
Dans ce système, on finit souvent par confondre liberté avec plus. Plus de vitesse, plus de stockage, plus de fonctionnalités, plus de comptes, plus d’appareils… jusqu’à ce que ce foisonnement devienne une cage dorée.
Mais ce que la transition technologique nous offre réellement, si nous savons la choisir consciemment, c’est le pouvoir de faire plus avec moins. Là où la liberté n’est pas l’absence de contraintes, mais la capacité intentionnelle de choisir ce qui compte vraiment.
Liberté: réécrire nos propres règles
La liberté commence par une question simple, que chacun peut se poser aujourd’hui:
Qu’est-ce que je choisis? Et pourquoi?
Pour ma génération, séduit par l’opulence et la gratification immédiate, cela signifie regarder en face nos désirs, nos dettes et nos possessions. Pour celle de nos parents, cela peut vouloir dire responsabilité et stabilité. Pour nos enfants, cela peut ressembler à accéder à l’expérience plutôt qu’au matériel.
La technologie que nous construisons devrait être au service de ces aspirations: systèmes plus simples, plus clairs, plus humains. Elle devrait réduire les contraintes, pas les ajouter sous forme d’abonnements, de dépendances et de dettes invisibles.
À 53 ans, et plus encore depuis le cancer, quelque chose s’est fissuré définitivement. Pas une fatigue passagère, pas une crise existentielle romantique, mais une lucidité brutale. J’éprouve aujourd’hui le besoin viscéral de me libérer d’une société que j’ai moi-même contribué à bâtir, à nourrir, à optimiser, à rendre performante. Une société qui, avec le recul, ressemble de plus en plus à un monstre d’égoïsme systémique.
Si l’on osait une analyse psychologique, et il faut l’oser, notre société occidentale moderne présente les traits cliniques d’un pervers narcissique collectif.
Regardons-la froidement.
Le pervers narcissique séduit d’abord. Notre société fait de même. Elle promet la réussite, l’épanouissement, la reconnaissance, la liberté par la consommation. Puis elle dévalorise: tu n’es jamais assez productif, jamais assez beau, jamais assez performant, jamais assez visible. Les médias entretiennent la comparaison permanente, le marketing stimule le manque, les réseaux sociaux transforment l’estime de soi en métriques. Enfin vient le contrôle: dette, dépendance économique, pression sociale, peur de décrocher.
Exactement le cycle narcissique: séduction → emprise → culpabilisation → dépendance.
Le consumérisme n’est pas un simple modèle économique, c’est une pathologie relationnelle. Il ne cherche pas à satisfaire des besoins, mais à les créer sans fin. Il ne vise pas le bien-être, mais la dépendance. Il t’explique que tu es libre, tout en organisant méticuleusement les conditions de ton asservissement. Et plus tu souffres, plus il te vend des solutions… qu’il a lui-même provoquées.
Depuis la maladie, cette mécanique m’est devenue insupportable. Le corps, confronté à sa finitude, ne ment pas. Il ne négocie pas avec les illusions. Le cancer agit parfois comme un révélateur brutal: tu réalises que ton temps, ton énergie, ton attention sont les seules vraies monnaies, et que tu les as trop longtemps gaspillées à maintenir un système qui ne te rendra jamais rien.
C’est ici que la citation de Nigel Marsh, dans sa conférence devenue célèbre, frappe comme une gifle tranquille :
“The small things matter.”
(Les petites choses comptent.)
Pas les slogans. Pas les promesses de réussite. Pas les tableaux Excel de croissance. Les petites choses. Le temps avec ceux qu’on aime et implicitement, faire le choix parmi ceux qui disent nous aimer sur la base du temps qu’ils passent avec toi. La cohérence entre ce que l’on dit et ce que l’on vit. Le courage de choisir sa vie plutôt que de la louer à un système qui te félicitera… peut-être… plus tard… tout en te vidant.
Se libérer aujourd’hui, ce n’est pas tout quitter pour aller élever des chèvres. C’est rompre le pacte tacite avec une société narcissique qui exige ton attention permanente, ta performance constante, ton obéissance souriante. C’est refuser de continuer à l’alimenter par automatisme. C’est redéfinir la technologie non plus comme un accélérateur de consommation, mais comme un outil de simplification, de recentrage, de sobriété choisie.
Ton temps vaut mieux que tout cela!
NG
La liberté, à cet âge-là, après être passé si près de la ligne de fin, n’est plus un concept philosophique. C’est un acte de désobéissance calme. Un retrait stratégique. Une reconquête de soi.
Conclusion: liberté comme design
Le vrai vertige n’est pas dans ce que nous possédons, mais dans ce que nous croyons être libres.
La liberté n’est pas une donnée figée, c’est un design vivant. Une architecture intérieure qui exige de regarder, de trier, de choisir. Elle exige de vendre ce qui ne nous sert plus, de rembourser ce qui nous retient, et de poursuivre ce qui fait vibrer notre humanité.
Parce qu’au fond, la liberté n’est pas un état à atteindre, elle est une pratique quotidienne.























