Il y a un truc absurde dans nos organisations: on investit des fortunes en gouvernance, en sécurité, en classification, en rétention… puis on laisse passer un détail qui casse tout en silence: la typographie.
La ponctuation et l’espacement ne sont pas des coquetteries. Ce sont des règles de production documentaire. Et depuis quelques années, l’IA générative a introduit un nouveau type de “non-conformité molle”: des documents lisibles, plausibles, mais orthotypographiquement instables. Pire, ces documents deviennent des modèles, des sources de référence, puis des briques réutilisées. La dérive s’auto-entretient et amplifiée par l’IA générative.
Ce billet donne une recette simple, applicable tout de suite, pour produire des documents FR-CA conformes OQLF, avec des clauses de sécurité anti-pollution anglo-américaine, et une mise en œuvre concrète dans Microsoft Copilot. Mais il pourrait très facilement s’appliquer aux normes strictes Francaise FR-FR
Le cœur du problème: l’IA écrit “à la moyenne”
Sans consignes strictes, un modèle de langage fait ce qu’il sait faire: il applique des règles statistiques et imite le plus probable. Or le plus probable parmi le contenu présent sur Internet, c’est un mix avec certaines sur-représentations statistiques:
- typographie française “France” (espaces avant certains signes),
- typographie québécoise (pratiques OQLF),
- conventions anglo-américaines (guillemets courbes, tirets d’incise, formats de nombres),
- textes web et PDF où les espaces insécables ont été perdues.
Résultat: tu obtiens des documents qui mélangent des normes qui ne sont pas compatibles, alors que l’OQLF publie précisément un tableau qui dit, signe par signe, quel espacement utiliser et de quel type (sécable ou insécable).(Vitrine Linguistique)
Deux conséquences directes:
- tes gabarits (Word, modèles qualité, procédures) ne “tiennent” plus,
- ton corpus devient bruité (recherche, extraction, réutilisation, agents).
La règle d’or OQLF: l’espace insécable est une pièce mécanique, pas une option
L’OQLF rappelle que l’espace insécable sert à lier des éléments qui ne doivent pas être séparés en fin de ligne (nombre et unité, monnaie, pourcentage, guillemets, deux-points, etc.).(Vitrine Linguistique)
C’est exactement le genre de caractère invisible que l’IA “oublie” (et que les copier-coller massacrent). Donc la conformité commence par un réflexe: traiter l’insécable comme une règle de fabrication.
3) Les règles OQLF à appliquer sans négociation
Je donne ici la version opérationnelle, centrée sur ce qui fait le plus de dégâts en organisation. Le tableau complet est à l’OQLF.(Vitrine Linguistique)
Ponctuation et espaces
- Virgule: pas d’espace avant, une espace après.
- Point: pas d’espace avant, une espace après.
- Parenthèses: espace avant “(” en contexte normal, pas d’espace après “(” ; pas d’espace avant “)”, espace après “)” si le texte continue.
- Deux-points: espace insécable avant, espace après.
- Point-virgule, point d’exclamation, point d’interrogation: en OQLF (pratique nord-américaine), pas d’espace avant, une espace après.
Guillemets français
- Toujours préférer « texte » (avec espaces insécables à l’intérieur, après « et avant »).
Nombres, unités, monnaie, pourcentages
- Toujours une espace insécable entre le nombre et l’unité ou le symbole : 8 %, 37 °C, 37,83 $.
Clauses anti-pollution obligatoires (anti-anglais, anti-US)
Voici le pare-feu. L’idée est simple: interdire, remplacer, puis contrôler.
Interdiction des tirets longs
Interdire le tiret cadratin et le tiret demi-cadratin (Unicode U+2014 et U+2013).
Remplacements autorisés: parenthèses ( … ), virgules, ou deux-points (avec espace insécable avant) selon le sens.
Pourquoi je suis strict: dans des documents professionnels, ces tirets d’incise sont un marqueur typique des habitudes anglophones et ils arrivent souvent “par défaut” via des éditeurs ou des IA. Si tu laisses faire, tu fabriques de l’incohérence à la chaîne à l’échelle industrielle.
Interdiction des guillemets anglais typographiques
Interdire les guillemets courbes anglais (Unicode U+201C, U+201D, U+2018, U+2019) utilisés comme guillemets.
À la place: « » (avec insécables internes) selon l’OQLF.
À défaut (canal limité): guillemets droits » « .
Apostrophes et caractères
Éviter l’apostrophe droite ‘ quand elle sert d’apostrophe française. Utiliser l’apostrophe typographique ’ (elle améliore la lisibilité et évite certains artefacts d’affichage).
Formats anglophones
Éviter les formats numériques anglophones (exemple typique: séparation milliers par virgule et décimales par point). Adapter au format français attendu par l’organisation.
Ellipses
Éviter “…” si cela produit des espacements incohérents. Préférer le caractère points de suspension … quand c’est supporté.
Note utile pour convaincre les sceptiques: même le gouvernement du Canada publie des tableaux de spacing et rappelle que les usages diffèrent selon la langue et la norme.(Nos Langues)
La recette simple à mettre en place dans l’organisation
Étape 1: choisir la norme par défaut (et l’écrire)
Pour un contexte Québec, la norme de référence est l’OQLF (espacement avant et après les signes et symboles, types d’espacement, insécables).
Pour un contexte France réglementaire, la charte orthotypographique du Journal officiel est une référence robuste.(legifrance.gouv.fr)
Ne cherche pas à tout concilier. Choisis une norme par type de livrable.
Étape 2: imposer une stratégie en deux passes avec Copilot
- Copilot génère le contenu.
- Copilot fait une “revue typographique OQLF + anti-pollution” sans réécrire le fond.
C’est plus fiable que de demander au modèle de tout faire en même temps.
Étape 3: intégrer les règles dans Copilot (instructions personnalisées)
Microsoft documente la possibilité d’ajouter des instructions pour guider la réponse de Copilot (Voir mon article précédent Mémoire de Microsoft Copilot VS instructions personnalisées), et aussi au niveau des Notebooks.
Instructions personnalisées Copilot prêtes à coller
Vous pouvez copier-coller ce bloc dans vos instructions Copilot. Il est volontairement “procédural” pour limiter les interprétations et au format Markdown pour être facilement interprété. De nombreux éditeurs Markdown sont disponibles en ligne pour exploiter ce format.
# Instructions corporatives (Québec – FR-CA)
## Objectif
Assurer une conformité orthotypographique **FR-CA** (Québec) dans tous les documents générés, en empêchant toute pollution anglo-américaine (caractères, ponctuation, formats), tout en restant pragmatique si un canal ne supporte pas certains caractères.
## Processus obligatoire
1) Générer le contenu.
2) Appliquer les règles OQLF ci-dessous.
3) Appliquer les clauses anti-pollution.
4) Validation finale avant de livrer.
## Clauses anti-pollution (obligatoires)
### A) Interdiction des tirets longs
- Interdire `—` (tiret cadratin / em dash) et `–` (en dash) partout.
- Remplacer uniquement par : parenthèses `( … )`, virgules, ou ` : ` selon le sens.
- Ne jamais introduire `—` ni `–`.
### B) Interdiction des guillemets anglais typographiques
- Interdire `“ ”` et `‘ ’`.
- Utiliser `« texte »` avec des espaces insécables à l’intérieur si supportées ; à défaut, utiliser `"texte"` (guillemets droits).
### C) Apostrophes et caractères
- Éviter l’apostrophe droite `'` quand elle sert d’apostrophe française.
- Utiliser l’apostrophe typographique `’` (ex. `l’organisation`, `aujourd’hui`).
### D) Formats anglo
- Éviter les formats numériques/date/heure à l’anglaise (ex. `1,234.56`, `MM/DD/YYYY`, etc.).
- Adapter au format français attendu dans le document (ex. `1 234,56`, date en ordre jour-mois-année).
### E) Ellipses
- Éviter `...` si cela crée des espacements incohérents.
- Préférer `…` lorsque supporté.
## Règles OQLF (rappels essentiels)
- `:`: espace **insécable** avant, espace après (sauf heure numérique `13:52:45` : aucune espace autour de `:`).
- `; ! ?`: **pas d’espace avant**, une espace après.
- Guillemets français: `« texte »` avec espaces **insécables** après `«` et avant `»` (si supportées).
- `% / unités / monnaie / heures`: espace **insécable** entre le nombre et le symbole ou l’unité (ex. `8 %`, `37 °C`, `37,83 $`, `14 h 30`).
- Zéro double espace. Pas d’espace avant `.` `,` `)` `]`.
## Validation finale (obligatoire)
- Aucun caractère interdit présent: `—`, `–`, `“`, `”`, `‘`, `’` (sauf `’` comme apostrophe FR).
- Guillemets conformes: `« »` (ou `" "` si canal limité), jamais de guillemets courbes anglais.
- Espaces conformes autour de `:` `;` `!` `?`.
- `% / unités / monnaie / heures` conformes (avec insécables quand possible).
- Zéro double espace. Aucun espace avant `.` `,` `)` `]`.
- Ne pas réécrire le texte: corriger uniquement typographie/ponctuation/espaces/formats.
# Instructions personnelles (Québec – FR-CA)
## Mes choix
- Norme: **FR-CA (OQLF)**.
- Rigueur: **strict**.
- Espaces insécables: **actives** quand le canal le permet; sinon appliquer l’espacement visuel correct sans introduire de pollution.
## Commandes de travail
- Si je dis **« Revue typographique »**: ne changer aucun mot, corriger uniquement la typographie selon ces règles, et renvoyer uniquement le texte final.
- Si une règle est ambiguë: appliquer OQLF et ne jamais improviser une convention anglo-américaine.Sources OQLF pour le tableau d’espacement, les types d’espacement et l’usage de l’insécable.
Prompt de “revue typographique” (passe 2) que tu peux réutiliser partout
Revue typographique stricte :
applique les règles OQLF d’espacement et les clauses anti-pollution (tirets longs interdits, guillemets anglais courbes interdits, apostrophe droite interdite pour le français, formats anglo interdits, ellipses cohérentes).
Ne change aucun mot. Renvoie seulement la version corrigée.
Contrôles rapides (ce que devrait faire toutes les organisations)
- Contrôle 1: recherche des caractères interdits par Unicode (U+2014, U+2013, U+201C, U+201D, U+2018, U+2019) puis correction.
- Contrôle 2: vérification des insécables sur les zones critiques (deux-points, guillemets, unités, %, $).
- Contrôle 3: “zéro double espace” et “pas d’espace avant ., ,, ), ]”.
Tu peux déléguer ces contrôles à Copilot via la passe 2, et tu peux aussi les industrialiser plus tard dans un linter documentaire.
L’important, c’est de stopper l’hémorragie maintenant.
Conclusion
L’IA ne “casse” pas la conformité documentaire par méchanceté. Elle la casse par mélange de normes. Ton job, c’est de lui enlever le droit de mélanger.
Si tu appliques: OQLF + insécables + pare-feu anti-pollution + relecture en passe 2, tu récupères un corpus propre, réutilisable, et transmissible. Et ça, franchement, c’est beaucoup plus stratégique qu’un énième guide de style oublié dans un SharePoint.
Références Microsoft pour l’ajout d’instructions à Copilot et aux Notebooks.

























