De la plume d’Alexandre Dumas à l’intelligence artificielle générative, deux siècles de soupçons sur la création artistique.
La polémique entourant le roman C’était ça ou mourir, de l’écrivain québécois Thélyson Orélien, soupçonné d’avoir eu recours à l’intelligence artificielle, m’amène à une réflexion qui dépasse largement cette affaire. Je ne parle pas ici du plagia. Mais uniquement de l’utilisation de l’IA.
Je ne sais pas si cet auteur a utilisé l’IA. Il affirme que non, et son éditeur dément également les accusations. Je ne vois aucune raison de transformer les résultats d’un logiciel de détection en preuve irréfutable.
Mais cette controverse soulève une question qui me fascine depuis longtemps : qu’est-ce qui fait réellement la valeur d’une œuvre d’art ?
Est-ce l’intention de celui qui l’a imaginée ? Le geste de celui qui l’a matériellement produite ? L’outil utilisé pour lui donner forme ? Ou l’émotion qu’elle provoque chez celui qui la découvre ?
Et surtout, pourquoi avons-nous autant besoin de croire que ces quatre dimensions doivent nécessairement appartenir à une seule et même personne ?
Alexandre Dumas, Auguste Maquet et les premiers procès de la création
En 1845, Alexandre Dumas faisait déjà l’objet d’une polémique concernant la véritable paternité de ses romans.
Auguste Maquet avait largement participé à l’écriture de plusieurs de ses œuvres, notamment Les Trois Mousquetaires et Le Comte de Monte-Cristo.
Maquet n’était pas simplement un secrétaire chargé de recopier les pensées du maître. Il participait à la conception des intrigues, à la construction des récits et à leur rédaction. Dumas reprenait, développait et transformait ce travail pour lui donner sa dimension littéraire.
La collaboration était suffisamment importante pour provoquer des controverses publiques et des procédures judiciaires.
Dumas n’était donc pas nécessairement cette figure solitaire, penchée sur son manuscrit, produisant de sa seule main chaque phrase de ces immenses romans.
Il travaillait aussi dans une forme d’atelier littéraire.
Et pourtant…
Les Trois Mousquetaires est-il devenu un roman moins extraordinaire depuis que nous connaissons la participation d’Auguste Maquet ?
Le Comte de Monte-Cristo a-t-il perdu sa puissance narrative ?
Edmond Dantès nous émeut-il moins parce que nous savons que plusieurs intelligences ont participé à la construction de son histoire ?
Je ne le crois pas.
Mais je trouve intéressant que nous ayons pu accepter, avec le recul historique, ce que nous semblons parfois avoir tant de difficultés à envisager lorsqu’il s’agit de nos contemporains.
Autre époque, autre procédé, autre suspicion.
Mais peut-être toujours la même question.
Quand le maître ne tient pas lui-même le pinceau
Quittons un instant la littérature.
Prenons un tableau.
Si nous découvrions demain qu’une partie de sa réalisation avait été confiée à un élève du peintre, que certaines touches avaient été ajoutées par une autre main, que le maître avait imaginé, composé, dirigé et corrigé sans nécessairement tout peindre lui-même, le tableau perdrait-il soudainement sa beauté ?
Une sculpture achevée par un assistant serait-elle moins émouvante ?
Une gravure réalisée dans un atelier perdrait-elle sa puissance parce que la main qui a exécuté le geste n’était pas celle qui avait imaginé l’œuvre ?
L’histoire de l’art regorge de créations issues d’ateliers, de collaborations et de productions dans lesquelles le maître ne réalisait pas nécessairement chaque geste.
Le travail collectif n’a jamais été incompatible avec l’existence d’une intention artistique individuelle.
Et que dire de ces œuvres dont nous ignorons jusqu’au nom de l’auteur, mais qui continuent pourtant à nous bouleverser des siècles plus tard ?
Nous sommes parfaitement capables de reconnaître la beauté d’une œuvre sans connaître celui qui l’a produite.
Pourquoi cette capacité semble-t-elle parfois disparaître dès lors que nous croyons connaître son auteur ?
Peut-être parce que nous ne regardons plus seulement l’œuvre.
Nous regardons aussi l’histoire que nous nous racontons à propos de celui qui l’a créée.
De la plume à la Remington : l’outil a-t-il toujours trahi l’auteur ?
Il y a pourtant une autre dimension à cette réflexion.
Celle de l’outil.
Car c’est bien de cela dont nous parlons aujourd’hui avec l’intelligence artificielle.
L’IA générative est un outil. Un outil particulier, certes, puisqu’il peut intervenir jusque dans la formulation des phrases et la proposition d’idées, mais un outil tout de même.
Et je me demande à quel moment nous avons décidé qu’un outil pouvait dénaturer l’intention artistique de celui qui l’utilise.
Lorsque les écrivains ont abandonné la plume pour la machine à écrire, ont-ils perdu quelque chose de leur intention initiale ?
Une Remington a-t-elle transformé la littérature de celui qui l’utilisait ?
Probablement, d’une certaine manière.
Le rythme de frappe, la possibilité de corriger, la relation physique au texte, la manière d’organiser sa pensée ont nécessairement pu influencer le processus d’écriture.
Mais avons-nous pour autant considéré qu’une œuvre était moins authentique parce qu’elle n’avait pas été manuscrite ?
Et avant cela ?
Le passage des inscriptions gravées sur pierre ou sur tablette aux textes écrits sur papyrus, puis sur parchemin, puis sur papier, n’a-t-il pas lui aussi transformé notre manière de penser, de composer et de transmettre les récits ?
L’imprimerie n’a-t-elle pas bouleversé notre rapport à l’écriture, à la correction, à la diffusion et finalement à la création elle-même ?
Et plus récemment, le traitement de texte n’a-t-il pas profondément modifié notre manière de rédiger ?
Nous pouvons désormais déplacer des paragraphes, réorganiser des chapitres entiers, supprimer, restaurer, réécrire et comparer des versions sans jamais recommencer matériellement notre manuscrit.
Chaque outil transforme le geste.
Chaque outil introduit ses possibilités, ses contraintes, parfois même ses biais.
Et chaque outil finit par transformer notre manière de créer.
Pourquoi devrions-nous considérer que l’intention artistique ne serait authentique que lorsqu’elle s’exprime à travers un procédé de fabrication que nous avons décidé de sacraliser ?
L’intelligence artificielle ne connaît pas mon intention
C’est ici que j’aimerais revenir sur un aspect qui me dérange particulièrement dans le débat actuel.
J’entends régulièrement des personnes considérer que le recours à l’intelligence artificielle viendrait automatiquement nier la capacité créative de celui qui l’utilise.
Et je me demande si une partie de ce jugement ne repose pas, tout simplement, sur une méconnaissance du fonctionnement de l’IA générative.
Une intelligence artificielle ne connaît pas spontanément l’histoire que je souhaite raconter.
Elle ne connaît ni mon intention, ni mon expérience, ni les émotions que je voudrais transmettre, ni le regard que je souhaite porter sur le monde.
Elle possède des capacités acquises pendant son entraînement et peut produire un texte à partir d’une instruction extrêmement rudimentaire.
Mais produire du texte et construire une œuvre qui exprime une intention artistique sont deux choses bien différentes.
Pour obtenir cette dernière, il faut construire un contexte.
Il faut parfois apporter des sources de connaissances, définir une direction, orienter la génération, introduire volontairement un point de vue, un style, une sensibilité.
Il faut aussi savoir reconnaître ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas, ce qui mérite d’être conservé, transformé ou rejeté.
Il faut savoir ce que l’on veut créer.
Et c’est là que le débat me semble parfois terriblement réducteur.
Car une IA générative ne travaille jamais en dehors de tout contexte. Elle mobilise ce qu’elle a appris, les instructions qu’elle reçoit et, lorsque nous lui en fournissons, les connaissances et les documents sur lesquels nous lui demandons de s’appuyer.
Son résultat dépend notamment de la manière dont nous orientons ce contexte.
Et lorsque je parle de biais, je ne parle pas nécessairement d’un défaut qu’il faudrait éliminer.
Je parle aussi de ce que nous pourrions appeler un biais volontaire de création.
Choisir un point de vue, privilégier une émotion, imposer une contrainte narrative, demander une écriture plus sèche ou plus sensuelle, choisir ce que l’on raconte et ce que l’on tait…
N’est-ce pas déjà ce que fait un écrivain ?
Un roman n’est jamais une représentation parfaitement neutre du monde.
C’est une vision.
Une sélection.
Une intention.
Pourquoi le fait de transmettre cette intention à un outil viendrait-il automatiquement la faire disparaître ?
Et si savoir utiliser un outil était aussi une forme de talent ?
Pourquoi considérons-nous que la capacité à maîtriser un outil, à en comprendre les mécanismes, à en exploiter les possibilités et à en dépasser les limites ne pourrait pas constituer, elle aussi, une forme de talent ?
Un photographe n’est pas moins artiste parce qu’il maîtrise les réglages de son appareil.
Un musicien ne cesse pas d’être créateur parce qu’il utilise un synthétiseur plutôt qu’un piano acoustique.
Un réalisateur ne perd pas son intention artistique parce qu’il confie le montage, la photographie ou les effets visuels à d’autres professionnels.
Pourquoi en irait-il nécessairement autrement pour l’écrivain ?
Bien sûr, demander à une IA de produire un roman entier à partir de quelques mots et publier le résultat sans y apporter le moindre jugement créatif pose une question différente.
Mais réduire toutes les utilisations de l’intelligence artificielle à cette caricature revient précisément à nier ce qui peut se passer dans le processus de création.
Car entre celui qui demande à une machine de produire quelque chose à sa place et celui qui développe une véritable maîtrise de l’outil pour donner forme à une intention artistique, il existe tout un monde.
Un monde fait de recherches, de choix, d’essais, d’erreurs, de corrections, de renoncements et de décisions.
Un monde que nous appelons habituellement…
La création.
Et je trouve paradoxal que nous soyons parfois prêts à reconnaître le talent de celui qui maîtrise un outil complexe, sauf lorsque cet outil est une intelligence artificielle.
Comme si la créativité ne pouvait exister que dans le geste d’exécution.
Comme si imaginer, diriger, choisir, transformer et décider ne constituaient pas déjà des actes créatifs.
Comme si la maîtrise d’un nouvel instrument ne pouvait jamais devenir une forme d’expression artistique.
L’outil peut-il trahir l’intention de l’auteur ?
Je ne voudrais cependant pas tomber dans l’excès inverse.
Un outil n’est pas nécessairement neutre.
L’intelligence artificielle peut proposer des formulations convenues, introduire des idées que l’auteur n’avait pas envisagées, modifier subtilement le ton d’un passage ou produire un résultat qui s’éloigne de son intention initiale.
Mais n’est-ce pas précisément là que se situe une partie du travail créatif ?
Dans cette capacité à reconnaître ce qui correspond à notre intention et ce qui la trahit ?
Dans cette faculté de reprendre le contrôle du résultat ?
Un écrivain qui accepte aveuglément toutes les propositions d’une IA ne travaille évidemment pas de la même manière que celui qui les examine, les transforme et les confronte à sa propre vision.
Mais nous ne pouvons pas déduire de la simple présence de l’outil que le second n’existe pas.
Et nous ne pouvons pas davantage supposer que la maîtrise de cet outil serait dépourvue de créativité.
Il faudrait peut-être commencer par comprendre réellement ce que fait une IA générative, ce qu’elle ne fait pas et ce que l’utilisateur doit lui apporter.
Quelques formations sérieuses permettraient probablement d’éviter bien des raccourcis.
Je trouve particulièrement curieux que nous puissions débattre avec autant de certitude de la disparition de la créativité humaine sans toujours chercher à comprendre les nouvelles formes que cette créativité pourrait prendre.
Et si savoir utiliser un outil pour transformer une intention en œuvre était déjà, en soi, une expression de l’intelligence créative ?
Mais au fond, qu’est-ce qui fait la beauté d’une œuvre ?
Je reviens alors à la question de base…
Si un roman nous a émus, nous a fait réfléchir, nous a accompagnés pendant plusieurs jours, si certaines de ses phrases continuent de nous habiter, que se passe-t-il lorsque nous apprenons que son processus de création n’était pas celui que nous imaginions ?
L’émotion que nous avons ressentie devient-elle moins authentique ?
Les mots que nous avons lus changent-ils de sens ?
L’histoire perd-elle soudainement sa profondeur ?
Ou est-ce simplement notre représentation de l’auteur qui s’effondre ?
Je ne parle pas ici de propriété intellectuelle, de contrats, de transparence ou de reconnaissance du travail d’autrui.
Ces questions existent. Elles sont importantes. Et je ne prétends absolument pas qu’elles devraient disparaître au nom de la liberté artistique.
Je m’interroge sur autre chose: Sur notre rapport à l’art.
Sur ce que nous attendons réellement d’une œuvre.
Sur cette étrange nécessité de connaître le procédé de fabrication avant de nous autoriser à reconnaître la beauté de ce qui a été produit.
Peut-être avons-nous besoin de croire au génie solitaire, à cette main unique qui aurait tout pensé, tout créé, tout exécuté.
Peut-être avons-nous construit une forme de sacralisation de l’artiste qui finit parfois par prendre le pas sur l’œuvre elle-même.
Et peut-être sommes-nous aujourd’hui en train de confondre deux questions pourtant bien différentes :
L’authenticité d’une intention artistique et l’authenticité d’un procédé de fabrication.
Une œuvre peut-elle être authentique dans ce qu’elle exprime sans correspondre à l’image que nous nous faisons de sa fabrication ?
Peut-elle être profondément humaine dans son intention tout en ayant été réalisée avec un outil capable de produire lui-même une partie de sa forme ?
Et si nous découvrions que la création artistique n’a jamais été aussi solitaire, aussi pure et aussi exclusivement manuelle que nous aimons l’imaginer ?
Et si nous devions apprendre à regarder l’œuvre autrement ?
Je n’ai pas de réponse définitive.
Mais je trouve fascinant qu’à près de deux siècles de distance, nous continuions à nous interroger sur la légitimité d’une œuvre à travers les moyens employés pour la produire.
Hier, nous cherchions à savoir qui avait réellement tenu la plume d’Alexandre Dumas.
Aujourd’hui, nous cherchons à savoir si un écrivain a utilisé une intelligence artificielle.
Demain, nous aurons probablement inventé de nouveaux outils et de nouvelles raisons de suspecter ceux qui les utilisent.
Peut-être devrons-nous adapter notre manière d’évaluer les œuvres.
Peut-être devrons-nous apprendre à distinguer plus clairement l’intention, la conception, la direction artistique et l’exécution matérielle.
Peut-être même devrons-nous accepter qu’un auteur puisse être pleinement créateur sans avoir personnellement exécuté chaque geste nécessaire à la réalisation de son œuvre.
Cela ne signifie pas que tous les procédés se valent, ni que toute production mérite d’être considérée comme une œuvre d’art.
Cela signifie simplement que nous gagnerions peut-être à examiner ce qui a réellement été créé avant de condamner la manière dont cela a été produit.
Car, dans cette obsession de savoir qui a tenu la plume, qui a frappé sur la Remington ou qui a formulé le prompt, je me demande si nous ne risquons pas parfois d’oublier l’essentiel.
L’art est-il dans le geste de celui qui produit, dans l’intention de celui qui crée ou dans l’émotion de celui qui reçoit ?
Et si ces trois dimensions pouvaient exister indépendamment les unes des autres, serions-nous prêts à regarder l’œuvre pour ce qu’elle nous fait vivre, plutôt que pour la manière dont nous imaginons qu’elle aurait dû naître ?
Je me pose sincèrement la question.
Et j’aimerais que nous puissions nous la poser sans avoir besoin, au préalable, de désigner un coupable.




























